Rapport 2026 d’Olivia Grégoire pour les savoir-faire patrimoniaux et les métiers d’art

Auteur.rice :

Lisa Millet

Date de publication :

4/11/2026

Broderie d’or en forme d’astre aux filaments dorés étirés en spirale, savoir-faire d’exception des métiers d’art

Astre mobile, Maison Lacmé, broderie de Marie Archambault, Crédits photo : Kevin Van Campenhout

Les savoir-faire patrimoniaux relèvent-ils de la culture ou de l'économie ? Le rapport d'Olivia Grégoire, députée de Paris et ancienne ministre, remis au Premier ministre en octobre 2026, répond sans ambiguïté : ils constituent un actif économique et stratégique, dont il estime le poids entre 68 et 154 milliards d'euros de chiffre d'affaires selon le périmètre retenu. Sa force tient à une distinction : l'artisan créateur et l'atelier à logique manufacturière n'appellent pas les mêmes outils. Autour de cette idée, ce rapport formule 23 propositions en cinq axes.

Un rapport dédié aux savoir-faire patrimoniaux

Le Gouvernement a chargé Olivia Grégoire, députée, d'une mission temporaire sur la croissance et la transmission des entreprises. Elle a produit un rapport principal consacré aux TPE et aux PME, qui traite de leur croissance ainsi que de la cession et de la reprise des entreprises. Nous nous intéressons à un volet distinct de cette mission, consacré aux métiers d'art, né des auditions menées pour le rapport principal. 

Dans le rapport principal, la transmission d’entreprise désigne la cession ou la reprise d’une société avec son bilan, ses titres et ses actifs. Or cette définition correspond peu à la réalité des artisans d’art, dont la plupart travaillent seuls ou à quelques-uns. Ce qu’ils transmettent est avant tout un geste. La mission a donc consacré à ces métiers un texte propre, qui emploie dans ce cadre l’expression « savoir-faire patrimoniaux », jugée plus juste que « métiers d’art ».

Un point de vocabulaire s'impose : dans cet article, le mot « geste » désigne une technique manuelle maîtrisée et transmise d'une personne à une autre. Cela posé, le rapport procède par étapes. Il mesure d'abord le poids du secteur et la valeur qu'il apporte au-delà de l'économie. Il décrit ensuite les caractéristiques des ateliers et analyse la croissance, la transmission et la formation dans les métiers d'art. Six fiches sectorielles illustrent ces constats : bijouterie, joaillerie et orfèvrerie, arts de la table, coutellerie, parfumerie et cosmétique, textile et mode, patrimoine bâti et restauration. Il se termine par 23 propositions réparties en cinq axes.

Un poids de 68 à 154 milliards d'euros selon le périmètre

Combien pèse le secteur ? Le rapport avance trois estimations, chacune rattachée à sa source et à son périmètre :

Malheureusement, ces montants portent sur des périmètres différents et ne peuvent pas être additionnés. Cette limite tient d'abord à la classification des entreprises : le secteur ne dispose pas de code d'activité propre dans la nomenclature d'activités française (code NAF), qui attribue un code à chaque entreprise selon son activité. Les entreprises des métiers d'art sont ainsi réparties entre de nombreux codes, aux côtés d'activités sans rapport avec les leurs. Leur recensement, le suivi de leur évolution et l'évaluation des politiques publiques qui leur sont destinées reposent donc sur des estimations partielles. Dans un même territoire, par exemple, le nombre d'entreprises peut varier du simple au quadruple selon qu'elles sont identifiées ou non. Le secteur pèse lourd mais se mesure mal : le rapport en fait la première difficulté à résoudre.

Un indicateur retient toutefois l'attention : le taux de valeur ajoutée. Ce taux représente la part du chiffre d'affaires qui correspond à la valeur créée par l'entreprise elle-même, une fois déduits les achats de matières et de services extérieurs. Pour les 234 000 entreprises des métiers d'art et du patrimoine vivant évoquées plus haut, il atteindrait 34% contre 28,5% pour la moyenne nationale, selon Les Éclaireurs. Ce chiffre appuie la thèse centrale du rapport : dans ces entreprises, le travail compte davantage que les consommations intermédiaires. Le geste crée une valeur économique mesurable.

Le rapport va au-delà des chiffres d'affaires. Il mobilise aussi des indicateurs de rayonnement (image internationale de la France, tourisme, attrait des produits français) pour défendre une idée forte : les savoir-faire contribuent à l'attractivité du pays. L'argument est solide mais appelle une nuance. Ces indicateurs mesurent la France dans son ensemble. La part propre des métiers d'art reste donc une déduction. Le rapport l'admet sans détour et y voit une raison de plus d'agir.

Deux profils d'ateliers, deux trajectoires

Ces chiffres globaux recouvrent deux réalités que le rapport distingue avec soin. Cette distinction structure toute son analyse.

  • D'un côté, l'artisan créateur travaille le plus souvent seul et réalise une œuvre associée à son nom. Son projet consiste à transmettre sa technique plus qu'à vendre son entreprise.
  • De l'autre, l'atelier à logique manufacturière répond à des commandes et travaille pour des maisons ou des maîtres d'ouvrage. Il a vocation à grandir et à se consolider.

Les chiffres illustrent cette distinction. Selon Les Éclaireurs, 96,8% des entreprises sont des TPE et environ 7 000 PME réalisent 56,2% du chiffre d'affaires. Deux types d'entreprises très différents figurent donc dans les mêmes statistiques. Chacun appelle une lecture séparée.

L'atelier à logique manufacturière peut d'ailleurs grandir tout en gardant une fabrication à la main, comme le montre la joaillerie. Selon ses représentants, le chiffre d'affaires de la fabrication a triplé entre 2017 et 2025, de 2 à plus de 6 milliards d'euros. Des ateliers sont passés d'un format artisanal à des structures de 50 à 300 personnes, avec des technologies avancées. Le rapport y voit la preuve qu'une filière de savoir-faire peut croître sans passer à une production industrielle. Pour les ateliers à logique manufacturière, la croissance devient ainsi une option compatible avec le geste.

Se regrouper pour financer et protéger les savoir-faire

Entre rester petit pour conserver son identité et grandir pour résister à la concurrence, le rapport ouvre une troisième voie : mutualiser. Cette voie constitue la synthèse de son raisonnement. Plusieurs ateliers réunis financent ensemble un four, répondent à un appel d'offres public ou prospectent un marché lointain, ce qu'un atelier de trois personnes ne peut pas faire seul. Le rapport observe que la nouvelle génération d'artisans et de dirigeants adopte volontiers ces modes de travail collaboratifs. Des collectifs et des ateliers partagés se créent à leur initiative.

Mutualiser prend d'autant plus de sens que l'origine française a déjà un effet mesuré sur les prix. Dans la parfumerie et la cosmétique, les professionnels entendus par la mission évoquent environ 30% de valeur supplémentaire pour un produit authentiquement fabriqué en France sur les marchés internationaux.

Trois propositions traduisent cette dynamique en outils. Les deux premières financent les ateliers sans les placer sous la dépendance d'une seule maison. La troisième certifie la technique elle-même :

  • Proposition 06 : Un fonds « Métiers d'Art Partenaires », rattaché à Bpifrance et visant 200 à 300 millions d'euros, alimenté par plusieurs maisons de luxe et des partenaires financiers. Il financerait les ateliers et faciliterait leurs regroupements.
  • Proposition 08 : Un pacte de filière financier dans lequel les grandes maisons co-garantissent les prêts bancaires de leurs sous-traitants artisanaux, sans entrer à leur capital.
  • Proposition 09. La Signature Culturelle Et Artisanale Unique (SCEAU), une appellation qui certifierait une technique et les conditions réelles de sa réalisation, avec des contrôles confiés à des organismes indépendants.

Cet article a été réalisé bénévolement pour valoriser l'artisanat d'art français.
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Documenter les gestes et former les apprentis

Au-delà du financement, la préservation des gestes progresse grâce à de nouveaux outils, qui permettent d'enregistrer ce que les artisans transmettent surtout par la pratique. Le projet Re-SOuRCE, porté par le Campus Mode, Métiers d'art et Design de la Manufacture des Gobelins et soutenu par France 2030 à hauteur de 9 millions d'euros, réunit écoles d'ingénieurs, institutions patrimoniales et grandes maisons autour d'un « conservatoire du geste », un centre d'archives des gestes. Il combine capture de mouvement, suivi du regard et vidéo commentée par l'artisan. Le Cerfav participe de son côté au projet européen Craeft, qui explore la captation des gestes pour former les apprentis. Le rapport y voit une base à coordonner à l'échelle nationale.

Le rapport en tire deux propositions : un inventaire national du patrimoine immatériel artisanal (11) et un programme national de captation numérique des gestes (12). Il précise que ces outils complètent la transmission entre personnes sans la remplacer. Cette réserve est justifiée : le rapport reconnaît que ces outils ne saisissent qu'une partie de la compétence.

Côté formation, l'intérêt des jeunes pour ces métiers se mesure :

  • 65% des 16 à 29 ans jugent les métiers de l'artisanat passionnants et créatifs (sondage CMA France, janvier 2025) ;
  • la Haute École de Joaillerie affiche 98% d'employabilité et 3 à 5% de ruptures de contrat d'apprentissage ;
  • le diplôme de coutellerie de Thiers forme 30 à 40 jeunes par an, soit le besoin de la filière, avec des candidatures en hausse ;
  • un centre de formation verrier compte une cinquantaine de jeunes en attente d'un maître d'apprentissage.

Ces données déplacent l'enjeu vers les maîtres d'apprentissage : les candidats existent. Pour permettre aux artisans de les accueillir, la proposition 16 crée le statut de « Transmetteur de Savoir-Faire ». L'artisan accueille un ou deux apprentis, qui restent employés par un organisme tiers. Il bénéficie d'un crédit d'impôt plafonné sur le temps de formation. Cette solution cible l'obstacle qui dissuade aujourd'hui les plus petits ateliers : le rôle d'employeur.

Le calendrier invite enfin à anticiper. Selon Les Éclaireurs, 37% des dirigeants ont plus de 55 ans et une bonne transmission dure 3 à 5 ans. Les successions des 5 à 10 prochaines années doivent donc se préparer dès aujourd'hui.

Protéger la création et l'innovation

Plusieurs mesures soutiennent aussi la création. Le Crédit d'Impôt Métiers d'Art permet de déduire 10% des dépenses de création, 15% pour les entreprises titulaires du label Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV). Il est prévu jusqu'à fin 2026. Son avenir devient donc un enjeu immédiat pour les ateliers. Le rapport propose de le prolonger durablement et d'étudier son extension aux artisans qui en sont aujourd'hui exclus, notamment sous le régime de la micro-entreprise (proposition 14).

Pour protéger ces créations, la proposition 17 simplifie les dépôts à l'Institut national de la propriété industrielle (INPI) pour les TPE, avec un accompagnement des entreprises qui déposent pour la première fois. Le rapport identifie le principal frein : la complexité de la démarche plus que son coût. La proposition 18 renforce le pouvoir de l'INPI contre les dépôts abusifs et sa mission de conseil avant dépôt. Les artisans protégeraient ainsi plus facilement leurs créations et leurs procédés.

Les ateliers ouverts au public

Dernier axe du rapport, le tourisme de savoir-faire s'appuie sur une offre existante : environ 4 000 entreprises, tous secteurs confondus, ouvrent régulièrement leurs portes et accueillent quelque 22 millions de visiteurs par an (Entreprise et Découverte, 2025). Les métiers d'art comptent 650 entreprises et ateliers ouverts toute l'année. Le potentiel est réel. L'enjeu consiste à fédérer une offre aujourd'hui dispersée.

Le rapport propose de structurer cette offre de tourisme de savoir-faire : labellisation de parcours « ateliers ouverts », promotion par Atout France et plateforme de réservation (proposition 21), puis marque nationale « Savoir-Faire en France » avec des routes thématiques comme « La Coutellerie à Thiers » (proposition 22). La proposition 23 relie ce tourisme au financement des métiers du patrimoine bâti. Elle prévoit des tarifs plus élevés sur 20 à 30 sites patrimoniaux majeurs pour les visiteurs venant de l'extérieur de l'Espace économique européen. Les recettes financeraient un fonds de rénovation du patrimoine non protégé, dont l'accès serait réservé aux entreprises répondant à un critère de qualité, comme le label EPV. Les visiteurs des grands sites patrimoniaux contribueraient ainsi à financer les artisans qui entretiennent ce patrimoine.

Les ateliers produisent l'art de vivre à la française

Ce rapport déplace le regard : il traite les savoir-faire patrimoniaux comme une ressource stratégique pour l'indépendance économique et culturelle de la France plutôt que comme un simple patrimoine à conserver. Ses 23 propositions forment un plan d'action en cinq axes. Leur mise en œuvre reste à décider. Leur réussite dépendra de la capacité des maisons de luxe, de l'État et des ateliers à agir ensemble.

Chez Histoires d'artisans, nous partageons cette conviction : les artisans d'art sont des ingénieurs, des chercheurs et des innovateurs. Nous menons trois actions : documenter leurs techniques, mettre leurs ateliers en relation avec les entreprises et rendre leurs métiers visibles.

Pour prolonger cette réflexion, nous vous invitons à rejoindre l'association, à la soutenir par un don ou à nous proposer une collaboration.

Références

Olivia Grégoire, Savoir-faire patrimoniaux : consolider pour grandir, valoriser le geste, transmettre l’excellence, rapport de mission auprès du Gouvernement (article LO 144 du code électoral, décret du 10 avril 2026), volet « Croissance et transmission des entreprises », octobre 2026, 82 pages. Document fourni, sans lien public.

Sources citées par le rapport :

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