Les ateliers d’artisanat d’art, les laboratoires de recherche et d’innovation nouvelle génération ?

Auteur.rice :

Lisa Millet

Date de publication :

2/3/2026

Crédits, Lisa Millet Chez Steven Leprizé, Innovation dans le bois

Les métiers d’art évoquent le patrimoine, la transmission et l’excellence. Pourtant derrière cette image rassurante se joue une réalité plus stratégique. L’étude Perceptio menée par Ipsos Bva pour L'Institut pour les Savoir-Faire Français avec le soutien de Métiers d’Excellence LVMH révèle que 74 % des Français considèrent les métiers d’art comme innovants. Mais combien d’innovations issues des ateliers bénéficient réellement d’un soutien financier structurant ? Dans les faits, nombre d’artisans autofinancent leurs expérimentations. Le Crédit d’Impôt Métiers d’Art, souvent présenté comme outil dédié, n’est pas accessible aux microentreprises. Or celles-ci représentent 96,8 % des entreprises en France tous secteurs confondus selon l’étude Les Éclaireurs. Si l’innovation artisanale est perçue par l’opinion publique, pourquoi demeure-t-elle si marginalement intégrée aux politiques publiques de soutien à l’innovation ?

Une innovation qui ne dit pas son nom

L’innovation reste encore trop souvent associée à la technologie de rupture, aux laboratoires industriels et aux startups numériques. Les référentiels publics distinguent innovation technologique, de procédé, de modèle d’affaires ou sociale. Cette approche élargit le regard, mais elle demeure pensée pour des structures industrielles capables de croissance rapide.

Dans les ateliers d’artisans d’art, l’innovation prend une autre forme. Elle naît d’une contrainte matière. Elle progresse par essais successifs. Elle se documente dans un carnet technique plutôt que dans un dossier de R&D formalisé.

Les Carnets des innovations publiés par Histoires d’Artisans montrent que restaurer une micro marqueterie perse, revisiter une cémentation verrière médiévale ou hybridiser céramique et impression 3D relèvent d’une véritable recherche appliquée. Il y a hypothèse, protocole, test, ajustement. Il y a production de connaissance.

Mais cette recherche artisanale reste rarement reconnue comme telle.

Un poids économique réel mais une reconnaissance incomplète

L’étude Les Éclaireurs rappelle l’ampleur du secteur : 234 000 entreprises, 500 000 professionnels actifs et 68 milliards d’euros de chiffre d’affaires .

Les métiers d’art ne sont ni anecdotiques ni folkloriques. Ils constituent un maillage territorial dense.

Pourtant leur structuration administrative pose un problème majeur. 96,8 % des entreprises sont des microentreprises. Et surtout, elles sont réparties dans plusieurs grands secteurs économiques. Bâtiment, industrie manufacturière, activités spécialisées, design, arts.

Autrement dit, les métiers d’art n’existent pas comme catégorie économique unifiée.

Sans code NAF clairement identifié, il devient difficile :

  • de produire des données consolidées
  • de concevoir des politiques sectorielles adaptées
  • d’orienter des dispositifs de financement ciblés

Ce qui n’est pas nommé ne peut être piloté stratégiquement.

L’innovation créative, une ouverture encore fragile

Bpifrance reconnaît l’innovation créative comme une catégorie spécifique dans le cadre du plan Touch. Cette reconnaissance constitue une avancée. Elle admet que l’innovation peut reposer sur le talent créatif et sur une proposition de valeur singulière.

Mais ici surgit un double enjeu.

Premier enjeu : l’éligibilité

L’innovation créative vise prioritairement les entreprises des industries culturelles et créatives. Or beaucoup d’artisans d’art ne sont pas administrativement rattachés aux ICC. Leur code NAF peut relever du bâtiment ou de la fabrication.

Un artisan peut donc exercer un métier d’art reconnu culturellement, tout en apparaissant administrativement comme simple fabricant.

La porte est entrouverte, mais elle n’est pas clairement balisée.

Deuxième enjeu : la formulation stratégique

Bpifrance exige une proposition de valeur singulière .

En économie, la proposition de valeur répond à une question simple : pourquoi choisir cette offre plutôt qu’une autre ?

Singulière signifie :

  • non interchangeable
  • différenciante
  • difficilement imitable
  • porteuse d’identité

Or les métiers d’art sont structurellement singuliers :

  • production non standardisée
  • savoir-faire rare
  • forte intensité créative
  • valeur symbolique élevée

Mais cette singularité est souvent intuitive, sensible, esthétique. Elle n’est pas toujours formulée en langage stratégique.

L’artisan vit sa singularité. Le financeur demande qu’elle soit démontrée.

Cet article a été réalisé bénévolement pour valoriser l'artisanat d'art français.
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Le paradoxe des laboratoires invisibles

Les ateliers expérimentent quotidiennement :

  • nouveaux alliages
  • nouveaux engobes
  • nouvelles techniques d’assemblage
  • hybridations numériques
  • protocoles écologiques

Ces démarches correspondent aux typologies d’innovation décrites par Bpifrance. Elles relèvent d'innovations de procédé, d’usage ou parfois radicale.

Pourtant elles ne visent pas toujours l’industrialisation ni le changement d’échelle. Elles visent l’amélioration du geste, la précision, la durabilité, la réponse à une commande complexe.

Les dispositifs publics restent majoritairement calibrés pour :

  • produire plus
  • exporter davantage
  • scaler rapidement

L’innovation artisanale produit autrement. Elle produit mieux, plus finement, plus durablement.

Vers une politique d’innovation élargie

La question devient alors politique. Souhaite-t-on considérer les métiers d’art comme un patrimoine à préserver ou des laboratoires d’innovation à soutenir stratégiquement ?

Si l’on choisit la seconde option, trois évolutions deviennent nécessaires :

  1. Clarifier la reconnaissance administrative des métiers d’art par des codes NAF adaptés ou une catégorisation officielle consolidée.
  2. Adapter les critères d’éligibilité des dispositifs d’innovation aux microstructures.
  3. Accompagner les artisans dans la traduction stratégique de leur proposition de valeur.

Car l’innovation d’atelier existe. Elle est documentée. Elle est perçue par 74 % des Français. Elle contribue à un secteur pesant 68 milliards d’euros .

Elle reste pourtant un angle mort stratégique.

Changer de regard pour changer d’échelle

Les ateliers d’artisans d’art ne sont pas seulement des lieux de transmission. Ils sont des espaces de recherche incarnée. Des laboratoires discrets où se testent des matériaux, des procédés, des usages et des collaborations.

Reconnaître cette réalité ne relève pas du discours symbolique. Cela suppose une architecture administrative cohérente, des outils financiers adaptés et un changement de regard sur ce que signifie innover.

L’innovation n’est pas toujours numérique. Elle peut être tactile, lente, expérimentale. Elle peut naître dans un atelier.

Et si la politique d’innovation française décidait enfin de regarder de ce côté-là ?

Vous croyez que les ateliers sont des laboratoires d’innovation ? Soutenez le manifeste Craft Tech et contribuez à structurer une filière qui mérite reconnaissance, outils et financements à la hauteur de son potentiel.
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